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18 Oct

19 Octobre 1973: Louis de Funès

Publié par Histoire de la Chanson, TV, Radio, Théâtre & Ciné  - Catégories :  #1973, #Louis de Funès

Louis de Funès et Mony Dalmès dans la Valse des Toréadors de Jean Anouilh en Octobre 1973 à la Comédie des Champs-Élysées

dans une mise en scène de l'auteur lui-même et de Roland Piétri et toujours dans des décors et costumes de Jean-Denis Malclès2

Propos de Louis de Funès
"Je suis venu au théâtre très tardivement, j'avais trente et un ans, je croyais que c'était très facile. J'avais du succès au patronage, des triomphes et au dessert, je faisais beaucoup rire ! Je ne me rendais pas compte à quel point c'était difficile "

S'il est une pièce relativement méconnue dans la carrière de Louis de Funès c'est bien "La Valse des Toréadors", injustement d'ailleurs puisque, jouée à partir du 19 octobre 1973 à la Comédie des Champs Élysées, elle fut la dernière pour laquelle l'acteur accepta de monter sur les planches.

Louis de Funès est alors à l'apogée - du moins commerciale - de sa carrière.

Au cinéma, les derniers succès sous la direction de son complice Jean Girault ("Le Gendarme en Balade" puis "Jo") et surtout de Gérard Oury ("La Folie des Grandeurs" en 1971, "Les Aventures de Rabbi Jacob" sortent la veille de la première représentation) ont définitivement assis sa position de comique français numéro un roi du box-office et admiré par la quasi-totalité des français.

 Après avoir joué "Oscar" au théâtre du Palais Royal en 1971-1972 (un temps avec son fils Olivier, remplacé par Gérard Lartigau), de Funès souhaite surprendre en interprétant une pièce de théâtre étonnante, où personne ne l'attend.

 

La proposition d'Anouilh

 En ce début d'année 1973, le bureau de Louis de Funès déborde de projets. Le tournage des "Aventures de Rabbi Jacob" va s'achever dans quelques mois et plusieurs scénarii lui ont été proposés. Toutefois, aucun en particulier n'a retenu son attention. A l'heure du bilan, il pose une équation nouvelle: remonter sur les planches et réussir un rôle d'une nouvelle dimension. Triompher dans une pièce dans laquelle personne n'aurait envisagé sa participation. On connaît la crainte de l'acteur à jouer dans un autre registre que celui qui a forgé sa carrière mais, en 1973 désormais, la donne change. Fort de multiples succès, il peut se permettre d'oser un tel pari, étant donné sa stature et son côté "bankable" quasi indétrônable.

 Et c'est Jean Anouilh qui va faire le premier pas en lui proposant la lecture de sa pièce "La Valse des toréadors", écrite en 5 actes, parue en 1952 et jouée la même année au théâtre avec Claude Sainval dans le rôle principal du Général sur une mise en scène d'Anouilh et de Roland Piétri. Présent sur le plateau d' "Hibernatus" (1969), Anouilh avait déjà proposé une ébauche à de Funès. Ce dernier n'est d'ailleurs pas un novice des œuvres de Jean Anouilh puisqu'il interpréta le rôle de Machetu dans "Ornifle ou le courant d'air" en 1955 où il donnait la réplique à Pierre Brasseur. Bien évidemment, il hésite un long moment avant de se lancer, d'autant que "Les Aventures de Rabbi Jacob" le bloquent et qu'il ne pourra assister aux auditions et choisir le casting dont le choix sera laissé à l'auteur. Pour se décider, peut-être a-t-il été convaincu par l'une des plus belles phrases de la pièce : "Franchir la porte c'est tout un monde mais, en fait, il suffit de faire un pas".

Jean Anouilh et Louis de Funès

 L'homme est pourtant un véritable amoureux du théâtre, comme il l'explique dans l'une des interviews promotionnelles de la pièce : " Vous savez, mon vrai métier est le théâtre. C'est par le théâtre que je suis arrivé au cinéma. C'est au théâtre qu'on joue avec le public, c'est beaucoup plus difficile qu'au cinéma ". Son fils Patrick de Funès confirme aussi: " Le contact direct avec le public et le côté imprévisible du théâtre ont toujours attiré mon père. Il appréciait les grands auteurs, comme Molière, mais aussi Jean Anouilh. "Et ce dernier va lui écrire une lettre afin de le décider : "Cher Louis de Funès, Machetu me hante, et je me fais rire tout seul depuis dix ans en vous imitant, mais je n'osais pas vous en parler. Quand je pense à "Ornifle", c'est de vous que je me souviens, avec ce petit creux de plaisir à l'estomac. J'ai relu ma pièce "La Valse des Toréadors" et j'ai été ébloui de penser que vous pourrirez faire vivre cet homme que j'adore, et qui n'a jamais vécu en France. La Valse est ma nostalgie et je voudrais la voir vivre. Et je ne vois pas qui mieux que vous."

 L'histoire est très simple : à la fin du XIXème siècle, un général de cavalerie, bougon, coléreux et insatiable coureur de jupons, est partagé entre ses aventures : une épouse acariâtre, deux filles disgraciées, une maîtresse virginale, un mystérieux secrétaire et un médecin cynique. Il étouffe dans son mariage depuis maintenant trop longtemps et souhaiterait refaire sa vie avec Madame de Sainte Euverte mais n'ose pas affronter sa femme. Alors, ne voulant pas faire de mal à cette dernière, sa seule issue est donc pour lui de souffrir en silence. Souffrance qui prendra des proportions folles lorsque, lasse d'attendre, Madame de Sainte Euverte tombera amoureuse du secrétaire du Général. De ses amours illégitimes, de la férocité de la vie conjugale et des déboires mais aussi de la tendresse du vieux Général, vont naître une farce aussi pathétique qu'irrésistible dont le titre, "La Valse des Toréadors", renvoie à une valse dansée dix-sept ans plus tôt par le Général et Madame de Saint-Euverte au cours de laquelle il deviendra épris d'elle.

 Anouilh, habitué à une grande variété de styles dans l'écriture de ses pièces signe ici une œuvre où s'entremêlent férocité, humour, tendresse, bouffonnerie et grotesque dans une descente au plus profond de l'âme humaine révélant ainsi ses faiblesses et ses forces. Il s'agit d'un vaudeville particulièrement caustique où la morale pourrait être : "L'homme est toujours à la recherche de l'amour. Son besoin d'aimer est tel qu'il se laisse parfois abuser par des miroirs. Mais que reste-t-il quand ces derniers se ternissent, que l'hypocrisie disparaît et que les cœurs sont à jamais blessés ?" Car la pièce renvoie au final à la misère d'un homme, seul et désemparé lorsqu'il se justifie :

- Je me tape le caisson comme un gorille et chacun dit "Voilà un homme !". Hé bien la coquille est vide. Il n'y a rien dedans ? Je suis tout seul et j'ai peur.
- Peur de quoi ?
- Je ne sais pas moi ! De ma solitude sans doute. Je suis un ancien petit garçon.

 Personnage complexe, à la fois lâche mais tendre envers son épouse, coureur de jupons et infidèle autant qu'il peut être protecteur, il renvoie l'image parfaite de bien des hommes qui, n'osant pas l'avouer, vivent pourtant de telles situations au quotidien. Au travers de la pièce, l'auteur s'attache à dépeindre l'éternel conflit entre le masculin et le féminin relevé de tous les piments de la comédie. Car il ne faut pas perdre qu'en employant Louis de Funès, Anouilh souhaite tourner son œuvre dans une dimension burlesque ainsi qu'il l'explique dans la préface du programme : "La Valse des Toréadors, qui côtoie quelques fois les horreurs de Strindberg, n'a d'autre ambition que de faire rire. Peut-être y parviendra-t-elle, grâce au génie de Louis de Funès qui a d'instinct retrouvé un très ancien style de jeu qui remonte aux atellanes, passe par la commedia dell'arte, les tréteaux du Pont-Neuf, pour aboutir à l'Illustre Théâtre et, j'en suis persuadé, à la façon de jouer du patron du théâtre français. (…) Car je le savais d'instinct, moi aussi, depuis toujours, mais j'en ai eu la confirmation, en épluchant les reproches des critiques de l'époque (qui avaient déjà très bon goût) Molière, comédien, devait jouer comme ça. Lui aussi faisait déjà des grimaces et trop de gestes pour les loges qui pinçaient le nez - tandis que le parterre hurlait de rire. Les loges alors étaient de droite, elles sont de gauche aujourd'hui et le parterre, qui n'est ni de droite ni de gauche, hurle toujours de rire. Cela doit tout de même vouloir dire quelque chose."

 Et le choix de l'acteur se révèle vite judicieux. Anouilh s'en extasie chaque soir auprès de sa fille Colombine. Cette dernière rapportait à Olivier et Patrick de Funès : "Je n'avais pas vu papa aussi heureux depuis longtemps ! Mon père n'en revenait pas de ces inventions, notamment le jour où il arriva en tirant une brouette avec Luce Garcia Villa à son bord. Il avait jugé qu'elle était trop lourde. Un autre soir, il me disait "Tu imagines Colombe ? Aujourd'hui Louis s'est accroché aux doubles rideaux et les a à moitié arrachés !". En témoigne aussi la dédicace qu'il joint sur une page des pièces roses offertes le soir de la première : "Pour Louis de Funès, de la lecture (pas obligatoire) pour toute la durée d'un déluge breton…en souvenir des deux joies très rares qu'il m'aura données dans ma vie de théâtre. Affectueusement. Jean Anouilh - 19 octobre 1973."

 

Le Casting

 La distribution de la pièce fut intégralement le choix d'Anouilh et de Funès n'y participa pas, ce qui le freinera parfois ainsi que l'explique Pierre Haudebourg, "Si Louis en avait eu la possibilité, sa femme aurait été un personnage comique." En effet, Luce Garcia Ville est à cette époque une tragédienne reconnue dans le paysage théâtral français et sur scène elle joue son texte dans une optique que Louis n'apprécie visiblement pas. Il est mal à l'aise avec son style et lors du quatrième acte, fatalement tragique lorsque les époux règlent leurs comptes, Louis n'aura de cesse d'y apporter une touche comique. "Il me faisait rire lorsqu'il tournait les tableaux accrochés aux murs, des portraits, pour qu'ils ne voient et n'entendent pas ce qu'elle disait" se souvient encore le jeune comédien. Tout juste sorti du cours Simon, Pierre Haudebourg est en train de triompher dans une pièce hommage à Sarah Bernhardt à travers le monde entier lorsqu'il revient pour auditionner devant Anouilh. Personnage grand (pour contraster avec la petitesse de Louis de Funès), mince, ingénu et sensible, il est alors spécialisé dans ses compositions qui collent parfaitement avec son physique. Il joue le rôle de Gaston, le secrétaire du Général et voleur de la femme de sa vie. Autre jeune débutante : Sabine Azéma. La fille du Général dans la pièce. Ce n'est pas un grand rôle mais elle dispose de quelques passages intéressants et se souvient agréablement de son partenaire : "Je sortais tout juste du Conservatoire quand Anouilh m'a choisie pour jouer le rôle de la fille de Louis de Funès. Une chance inouïe ! Il était vif, nerveux, toujours en mouvement. J'aimais bien jouer face à lui ! J'adorais son style." A ses côtés, Marianne Pernety, son autre fille, qui est, malgré sa jeunesse, une habituée des pièces d'Anouilh : "J'avais débuté dans la pièce "Les Poissons Rouges" aux côtés de Jean Pierre Marielle. Anouilh m'appréciait car il me trouvait naturelle et spontanée. Il avait eu un petit coup de cœur artistique et il m'imposa sur plusieurs de ses pièces, notamment " La Valse des Toréadors".

 Sont aussi présents Mony Dalmès - Madame de Saint Euverte, Roland Piétri - Le curé (et aussi metteur en scène de la pièce) puis Gilberte Géniat (qu'on retrouve dans le rôle de Madame Zoutin pour le film de Robert Dhéry "La Belle Américaine") et Françoise Hubert les deux bonnes. S'ajoute à ce casting Micheline Bourday, que Louis de Funès engagera plus tard sur "L'Avare" et les deux derniers volets du "Gendarme". Et enfin Gabriel Gobin, célèbre second rôle pour ses nombreuses apparitions auprès de Jean Gabin dont il fut un des acteurs les plus proches ("Rue des Prairies", "Archimède le Clochard", "Les Vieux de la Vieille", "Le Baron de l'écluse", "Le Président" etc…). Gobin reprend le rôle du médecin qu'il tenait déjà en 1952. Vraisemblablement, les deux hommes se connaissaient peu. Ils ont joué en 1956 dans "Comme un cheveu sur la soupe" mais ne partagent aucune scène. Ainsi, hormis une scène commune dans l'Opéra Garnier lors de "La Grande Vadrouille", c'est la première fois qu'ils travaillent ensemble.

Micheline Bourday, Sabine Azéma, Marianne Pernety, Louis de Funès et Pierre Haudebourg

Les premières répétitions

 Les auditions pour la pièce furent achevées durant le mois de mai 1973. Louis de Funès, absent, exigea néanmoins que chacun des comédiens connaisse parfaitement son texte afin de ne pas perdre de temps lors des premiers jours de travail. Pierre Haudebourg le prit au mot : "J'ai travaillé comme un fou pour être prêt. J'avais peur que Louis de Funès ne m'accepte pas et lorsque nous avons débuté, je fus frappé de voir un Louis de Funès se confondant d'excuses car il n'avait pas pu apprendre son texte. Je m'attendais vraiment à le voir donner toute sa puissance comique ! Il est arrivé très fatigué du tournage avec Gérard Oury". Mais il donne quand même sans compter lors des premiers essais : "Il avait une force herculéenne. Dans la scène où il arrache les sabres pendus au mur, il a fait tomber le décor à la première répétition. Alors deux machinistes s'accrochaient au décor à ce moment-là pour ne pas qu'il y ait d'incidents" selon Guy Descaux.

 Entre De Funès et Anouilh, tout se passe bien et durant cette phase de travail les deux professionnels n'ont de cesse de peaufiner le personnage. Anouilh limite toutefois de Funès dans son improvisation textuelle. Il ne souhaite pas sortir du cadre établi mais ne le freine en revanche jamais pour une gestuelle ou une expression comique. Ce canevas précis bloque parfois Louis de Funès qui butte sur le texte. "Je lui faisais souvent répéter son texte en fin de matinée car il avait des trous" se remémore Pierre Haudebourg. Anouilh, assez fainéant en matière de répétitions, aime que ses pièces soient rapidement jouables sur les planches. Cette rapidité désarme un peu Louis de Funès qui reste plus proche du travail méticuleux de Raymond Rouleau concernant les préparatifs d'une pièce : "Avec lui on recommence toutes les phrases, on reprend chaque réplique, avec des coups de gueule au besoin. Anouilh vous laisse filer la pièce d'un bout à l'autre. Les observations viennent après. Ca me déroute". C'est ainsi qu'un jour en répétant, Marianne Pernety sera marquée par une réflexion de Louis de Funès. "Se sentant certainement trop peu dirigé par Anouilh il s'est retourné vers lui et lui a dit, comme en le suppliant "Jean aidez-moi s'il vous plait, je ne peux pas le jouer tout seul." Louis avait besoin d'un chef d'orchestre pour l'encadrer. Anouilh était un grand auteur mais pas un grand metteur en scène ".

 Mais Louis de Funès, très professionnel malgré tout, parvient même à montrer des instants de tendresse. Bien qu'il n'aime pas le dévoiler, n'étant pas très à l'aise avec l'expression de ce genre de sentiments, il sait émouvoir de manière aussi merveilleuse qu'il fait rire. Selon Pierre Haudebourg : "Les répliques finales du dernier actes devaient être un moment où Louis récitait un texte bouleversant, très tragique, fort en émotion, merveilleusement écrit par Anouilh dans lequel il disait tendrement à la nouvelle bonne qui nettoyait "Laissez… il n'y a jamais assez de poussière sur les choses ". La scène était vraiment poignante, il l'a magistralement interprétée et lorsque la lumière s'est rallumée, nous avions tous les larmes aux yeux ! " Louis s'en est aperçu et nous a dit "Rassurez-vous, nous la jouerons de façon comique" Il n'aurait pas aimé donner dans la tendresse. Parfois je repense à ce moment et je me dis qu'il aurait été formidable !" De cette pudeur, de Funès s'en est souvent défendu, notamment lorsqu'il explique au micro de François Chalais en 1964 : "Je voudrais jouer des pièces qui fassent rire comme à Guignol et non pas faire des pièces pensées ou sérieuses. J'aime bien les voir mais je ne veux pas jouer de drames ou d'adultère. Je trouve ça facile comme vaudeville. Je préfère faire des pièces comme "Oscar" que même les enfants pourront voir."

 Si l'ensemble de la troupe travaille de manière cordiale et polie, l'ambiance n'est toutefois pas fantastique comme le rapporte le biographe Bertrand Dicale : "Les relations de l'acteur avec le reste de la troupe et le personnel du théâtre sont franchement fonctionnelles". "Il était très réservé" se souvient Guy Descaux, l'administrateur. Pierre Haudebourg confirme "Il était toujours inquiet mais c'était son caractère, on ne pouvait pas lui reprocher. De ce fait il n'était jamais avec nous lors de nos sorties. Il rentrait immédiatement chez lui et peut être aussi que cela n'a pas contribué à améliorer les relations. Mais tout restait poli et aimable il n'ay avait pas non plus de mauvaise entente."

 Centré sur son jeu, à la fois poli mais distant, l'acteur ne répond donc que peu aux sollicitations extérieures et souhaite se préserver du mieux qu'il peut. La fatigue et l'âge ont peut-être aussi raison de lui. En 1973 et 1974, les véritables marathons cinématographiques qu'il a enchaînés l'ont déjà grandement éprouvé. Il évite donc de gaspiller ses forces dans des soirées interminables d'après représentations et rentre directement chez lui se reposer. Durant plus d'un mois, la troupe va se préparer de manière assidue sous la direction d'Anouilh et de Roland Piétri qui avaient déjà tous deux signés la première mise en scène en 1952. La première de la pièce est fixée au 19 octobre 1973.

 

 

Louis de Funès parle de son actualité: "La Valse des Toréadors" et "Les Aventures de Rabbi Jacob"

Le jour J

Pas de "générale" mondaine avec des professionnels du métier. Le mot d'ordre dicté par de Funès est clair: "tout le monde paie sa place". Peu enclin à ce genre de soirées, il avait un trac de fou en pensant que certaines sommités seraient dans la salle. Il n'était pas impressionné par ces gens d'une stature qui ne l'intéressait guère (il n'avait aucune vanité dans ce domaine) mais son manque de confiance et son extrême timidité le rendait nerveux. Il ne se sentait pas à la hauteur face au gratin. D'autant qu'il mettait en doute leur sincérité, ils venaient applaudir "Louis de Funès l'amuseur" et ne témoignaient pas forcément de respect envers la pièce et son travail. Sans compter qu'il s'agissait aussi d'opérations marketing et publicitaire intéressantes par lesquelles ils pouvaient s'afficher publiquement. Il préférait son public fidèle pour lequel il était tendrement dévoué.

Le premier soir de la générale d' "Oscar", il était tellement perturbé par l'attente de certains grands artistes (en retard pour venir le voir jouer) qu'il attaqua par le mauvais acte selon Pierre Haudebourg. "Il ne souhaitait pas que pareille erreur recommence. Et il gardait certainement un peu de rancœur envers certains professionnels du métier qui n'avaient pas daigné l'employer quelques années auparavant et qui venaient maintenant l'applaudir."

C'est ainsi que quelques jours avant la grande première, il se plaint de ne pas connaître suffisamment son texte et menace de ne pas monter sur scène. Ici transperce toute l'angoisse du comédien manquant de confiance, en proie à d'éternels doutes sur lui-même.

 Avant le lever de rideau, la tension est palpable et Louis, comme à son habitude tremble de peur, ce qui laisse aussi témoigner de son extrême professionnalisme et de la haute estime qu'il portait au public venu l'applaudir. "Tous les soirs, il était dans un coin du décor. Moi aussi très stressé je le croisais et il me posait alors mille questions reflétant son angoisse." Et Bertrand Dicale révèle une anecdote intéressante dans son livre : "Le samedi tant attendu arrive. Le premier des cinq actes se déroule normalement devant une salle comble et heureuse quand le directeur du théâtre se glisse jusqu'au fauteuil de l'auteur : à sa première sortie de scène, Louis de Funès a menacé Claude Sainval de s'arrêter de jouer si Anouilh ne quitte pas la salle. Devant les critiques et les invités de marque, il se focalise sur sa seule présence qui décuple son trac. Alors Anouilh va s'asseoir, solitaire, sur une chaise au foyer du théâtre, d'où il entend monter les rires. Soudain la porte s'ouvre : De Funès surgit, en costume de scène, profitant d'une de ses sorties, il vient vérifier qu'Anouilh lui obéit. Et il repart aussitôt sans dire un mot. La brimade est sévère pour le dramaturge mais la critique en compense un peu l'amertume." Le témoignage que nous avait confié le comédien Paul Bisciglia confirme l'admiration que Louis de Funès voue à Anouilh, qui se traduit en une grande gène. "J'étais allé le voir dans "La Valse des Toréadors". C'était une pièce difficile à jouer, mais il avait un rythme incroyable. Il devait sauter sur un lit, il courait partout ! Je l'avais vu avant la représentation. Il ignorait si Anouilh se trouvait dans la salle, et ça lui foutait un trac terrible. Il ne voulait pas le savoir. Il me répétait : "Il n'est pas là n'est ce pas ?", "Dis-moi qu'il n'est pas là". De Funès joua très bien et à la fin de la représentation, dans les loges, Anouilh apparut. De Funès était blanc, pensant qu'il n'avait pas été parfait... "

 

L'accueil des journalistes

 La presse sera dès le départ unanime pour saluer la performance de Louis de Funès et du reste de la troupe. Ce revers est d'ailleurs assez paradoxal puisqu'en 1952, cette même presse n'avait pas manqué d'égratigner copieusement la pièce ! Là encore peut-on y voir le talent et l'apport incontestable - et incontesté - de Louis de Funès. Ainsi le redoutable et redouté critique Jean Jacques Gautier du Figaro écrit après la générale : "Et je trouve nouveau que ce petit bonhomme pétulant, sur-vibrant, hyper-volté, perpétuellement animé de secousses furieuses de détentes rageuses, fronçant tous ses sourcils et clignant de tous ses yeux, qui a le génie du mouvement perpétuel ; cet être de vif argent, tantôt monté sur ressorts et tantôt propulsé par on se sait quelle fusée ; ce comédien tout en geste, qui décrit, stimule, imite, représente, figure, mime sans fin tout ce qu'il dit, ce qu'il évoque, les mots, les faits, les actes, les choses, les bêtes et les gens ; cette incarnation française d'une nature napolitaine, oui, je trouve remarquable que, aux prises avec la densité, l'épaisseur vivante d'un texte, d'une pièce, Louis de Funès, renonçant au numéro que nous connaissons, pour jouer cette pièce, ce texte, cette situation et cette évolution, ait donné au personnage la dimension dramatique de son émouvante vérité humaine".

 Robert Kanters de L'Express écrit : "La pièce de Jean Anouilh a 20 ans, le général a vingt ans de plus, et il se démène toujours entre sa revêche épouse, son chaste amour de jeunesse monté en graines et les petites bonnes troussées dans les coins. On s'aperçoit alors que ces personnages n'ont pas d'âge, ni d'époque, il reste Jean Anouilh faisant adroitement joujou avec les fantoches du théâtre de son enfance. Deux ou trois fois, il interrompt le vaudeville pour leur faire dire des choses bien senties de sa façon, c'est-à-dire qui sentent mauvais à force de noirceur vulgaire et appuyée. Louis de Funès trépigne, arpente la scène, prend des colères de petit homme rageur. Il est plausible et très bien entouré."

 Dominique Jamet de L'Aurore : "C'est Louis de Funès, on le sait, qui a repris le rôle crée en 1952 par Claude Sainval. Certes il cède parfois à son penchant qui est de préférer la gesticulation au texte et l'on voit par intervalles sous la culotte de peau, percer le pitre dont la moindre grimace, le moindre trépignement enchantera un public gagné d'avance. Au total, pourtant, c'est une agréable surprise et s'il a franchement pris le parti de faire rire, il campe une vieille baderne assez savoureuse (…). Il serait injuste de ne pas saluer Mony Dalmès et de ne pas signaler Pierre Haudebourg. Une bonne reprise d'une grande pièce."

 Jean Jacques Gautier conclut son article au Figaro : "Je peux vous certifier que j'ai ri de neuf heures à minuit. Et cela se comprend puisqu'il s'agit à la fois d'une comédie, d'une comédie bouffe et d'un vaudeville ; mais… Mais c'est cruel, féroce, impitoyable, déchirant comme le cri d'un homme qui n'en peut plus de se voir comme il est ; qui sent combien il aura du mal à s'accepter pour continuer et qui sait qu'on n'en sort jamais. Ainsi la tragi-comédie atteint à une bouffonnerie tragique assez grandiose. (…) Anouilh accomplit là sa parfaite réussite ; il transcende jusqu'à sa suprême drôlerie la misère intérieure des hommes et des femmes. "

 La mise en scène d'Anouilh et de Piétri reste pourtant relativement similaire à celle créée 20 ans plus tôt. Afin d'apporter une certaine nouveauté et de la fraîcheur, bref afin de dépoussiérer quelque peu la pièce, l'auteur comptait donc bien axer son vaudeville sur un comique à la fois bien dans l'esprit de la pièce mais aussi totalement décalé avec l'apport scénique d'un Louis de Funès qui malgré la fatigue se donne sans compter. A tel point qu'au fur et à mesure des représentations, Louis, par ses trouvailles, va sensiblement augmenter la durée de représentation qui dépassera le maximum syndical autorisé, provoquant ainsi la colère des techniciens et machinistes. Sans cesse dans l'improvisation, il n'aura de cesse d'étonner ses collègues de jeu comme se rappelle Pierre Haudebourg : "Il inventait sans cesse et lors du dernier acte, je devais lui tomber dans les bras. De soirées en soirées, nous en rajoutions, il me frappait et parfois même nous dansions ensemble ! Il ne s'économisait jamais et il me disait perdre 2 kilos quotidiennement !"

Au fur et à mesure des représentations pourtant, et malgré l'aisance de son jeu sur scène, de Funès butte encore quelque fois sur le texte et se sent trop prisonnier de cette pièce qui l'éloigne de son jeu. Marianne Pernety explique d'ailleurs : "Je pense qu'il n'était pas heureux de jouer dans cette pièce. Peut-être avait-il voulu se donner un nouveau challenge en interprétant une pièce où on ne l'attendait pas, mais au final il pensait être une simple pièce rapportée que l'on incluait à la distribution. Cela le rendait triste car il ne pouvait pas faire du De Funès". D'autant que le public de la Comédie des Champs Elysées, très mondain à cette époque, est à mille lieux du comique populaire du comédien. Se sentant parfois méprisé par les " intellectuels " de la profession, il en souffrit longtemps.

 Pierre Mondy explique d'ailleurs son jeu : "C'est cette formidable mimique qui n'est pas de la grimace mais qui colle formidablement au personne, a ce que ressent le personnage, une sorte de bulle d'expression qui apparaît dans l'œil de Louis, muet, sans texte, qui fait hurler de rire".

Jean Anouilh et Louis de Funès pendant les répétitions (collection famille de Funès)

Clap de fin avant la 200ème…

 "Toute générosité se paie, c'est même par là qu'elle vaut !" Cet adage célèbre aurait pu constituer une mise en garde pour l'acteur marathonien. Enchaînant soir après soir les représentations, il en ressortait littéralement épuisé et devait s'allonger de longues minutes dans sa loge avant de pouvoir recevoir les personnalités venues le féliciter. A cause de ces efforts répétés, déjà bien entamés avec "Oscar" (et "La Grosse Valse" dix ans plus tôt), il met sa vie en danger - mais la vénération qu'il porte au public est plus forte. Guy Descaux explique : "Aux entractes il s'allongeait dans sa loge, épuisé, en se plaignant d'éblouissements. Il avait notamment une terrible douleur dans le bras. Au bout d'un moment, il s'est mis à marquer chaque soir avec un crayon, sur le mur de sa loge, jusqu'où il pouvait lever le bras droit." Pour Marianne Pernety : "Il est évident que cette pièce l'a trop stressée et je dirai même terrorisée. Il avait vraiment peur de la jouer, c'était un véritable défi pour lui. Sur scène il avait des baisses de tension terribles. Le régisseur lui préparait de grandes bouteilles d'eau sucrée pour qu'il puisse tenir le coup." Enfin pour Maria Pacôme, avec qui il joua au théâtre "Oscar" au Palais-Royal : "Louis avait un immense respect pour le public et il en est d'ailleurs mort ! Personne ne peut se donner comme il donnait ! Si personne ne riait quand il faisait le tour du fauteuil il recommençait, une fois, deux fois, trois fois, jusqu'à ce que le public rit ! C'était un paquet d'angoisse ! Il rentrait dans ma loge, il l'arpentait, il touchait chaque objet en me répétant : "Je vous énerve Marianne einh ? Je vous énerve ?" Les comédiens Michèle Frascoli, Roger Lumont ou André Badin ont souligné la même générosité lorsqu'ils jouaient "La Grosse Valse" aux Variétés. D'ailleurs de Funès lui-même explique sa technique personnelle à un journaliste : "Je change mille et une petites choses, j'améliore tous les soirs et là je réapprends véritablement mon métier !"

 La règle ne change pas pour "La Valse des Toréadors" et logiquement la fatigue se fait sentir de plus en plus fortement jusqu'à un soir où il vient se confier à son "secrétaire" Haudebourg : "Il me dit "Pierre, je suis très fatigué, nous allons jouer moins fort ce soir" et me fit alors voir son bras sur lequel apparaissait un immense bleu. Comme mon père était décédé d'un infarctus, je savais que son bras était le signe avant-coureur d'un tel risque ! Cela m'a inquiété et effectivement le soir venu, Louis joua beaucoup plus dans la simulation et, en sortant de scène, fut étonné et ravi de constater que l'effet marchait tout aussi bien auprès de l'audience. Il m'expliqua que durant la journée de relâche, il irait dans son château pour repiquer des pommes de terre. Mais plus tard, lorsque je revins au théâtre, on m'apprit que Louis était hospitalisé pour raison de santé."

 En vérité, il n'a pas encore fait d'attaque, mais craignant pour sa santé, son cardiologue l'a empressé d'arrêter sans condition ses activités professionnelles et de prendre du repos. Sur avis médical, le spectacle s'interrompt donc avant la 200ème, "La Valse des Toréadors" aura été jouée 198 fois. "Nos contrats ne prévoyaient pas de limites et nous aurions pu la jouer près de 300 fois" assure le jeune comédien.

 Toutefois, après une convalescence forcée de quelques jours, Louis décidera de ne pas reprendre la pièce, sans doute trop éprouvé physiquement. Interdit de planches par les médecins, il espère tourner quelques projets qui lui paraissent intéressants tels "Le crocodile" ou "Le Cactus". De Funès ne jouera plus au théâtre, la pièce ne sera plus remontée en France avant 1992 et connaîtra aussi un succès en 1956 à Londres avec Hugh Griffith dans le rôle du général.

 "La Valse des Toréadors" reste la dernière performance théâtrale de Louis qui par la suite évoquera à plusieurs reprises son souhait de remonter à nouveau sur les planches, notamment en jouant à nouveau "Oscar" mais trop faible physiquement le projet n'aboutira plus.

 Selon plusieurs acteurs, la pièce ne fut filmée que par séquence et il serait impossible de l'avoir en intégralité. Cette affirmation doit toutefois être nuancée lorsqu'on sait que circulent des copies intégrales de la pièce "Oscar" jouée en 1972 au théâtre du Palais Royal. Mais Marianne Pernety confirme : "Anouilh avait un principe : il ne voulait pas que ses pièces soient captées donc je ne pense pas qu'il existe un enregistrement intégral".

Curieusement, elle reste une pièce très méconnue dans la carrière de Louis de Funès et il existe d'ailleurs peu d'archives la concernant. Elle est pourtant l'œuvre d'un grand tragédien et mériterait que l'on s'y penche d'un peu plus près. Elle reste l'une des pièces les plus abouties jamais jouée par Louis de Funès et ce dernier fut, malgré son enfermement textuel, quelque part comblé d'avoir pu relever pareil défi. Grand classique de la littérature française, cette pièce est aujourd'hui reprise par nombre de troupes théâtrales provinciales, à la mise en scène évidemment plus modeste, mais témoignant cependant du succès et de la qualité de l'œuvre.

Afin de célébrer le 25ème anniversaire de la mort de Jean Anouilh en cette année 2012, nous invitons donc les lecteurs de cette page à se replonger sans modération dans ses œuvres, notamment les fameuses Pièces Roses, Pièces Brillantes et Pièces Noires.

 

Nos plus sincères remerciements à Madame Marianne Pernety et à Monsieur Pierre Haudebourg.
Témoignages inédits pour
Autour de Louis de Funès recueillis les 8 octobre et 28 septembre 2012.

 

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